Les 7 mers

 

Les jeux, ce sont d’abord des rencontres. Ce mantra de Bruno Cathala peut parfaitement s’appliquer à l’histoire du jeu «Les 7 mers» qui va très bientôt faire l’objet d’une campagne de financement participatif. Il est, dans sa version actuelle, le résultat de la rencontre entre Joseph La Marca et Thomas Biache.

Le premier est auteur. Il a créé en 2015 et diffusé sur Facebook en janvier 2017 un jeu de commerce et de combat qui sent bon le fond de cale et la poussière des canons. Avec son proto sous le bras, il fait le tour des festivals pendant trois ans. Un éditeur s’est montré intéressé mais, après deux années de «réflexion», celui-ci a finalement décliné.

Le second est éditeur. Il s’est plongé dans le jeu de société en 2018 avec son fils Matthieu, alors que celui-ci venait de terminer ses études d’ingénieur en informatique. Tous deux ont commencé à jouer, à beaucoup jouer, à réécrire des règles (ils ont notamment développé une version solo pour «Shogun» de Queen Games, à la base prévu pour 3 à 5 joueurs) et à acheter beaucoup de jeux. En juillet de cette année-là, ils décident de se lancer dans l’aventure en fondant Critical Hut, leur maison d’édition, et, en 2019, nait «Card Trip Brussels», un petit jeu de cartes qui tient également du support de promotion touristique. Les deux hommes ont un plan afin de le développer à grande échelle, pour toute une série de villes européennes, mais il n’est pas facile de faire émerger une bonne idée qui ne s’insère pas parfaitement dans une case. Surtout lorsque survient la pandémie de Covid-19 qui ruine tous leurs espoirs, les comportements ayant radicalement changé en peu de temps.

C’est en juin 2021 que Thomas Biache sympathise avec Joseph La Marca. Celui-ci lui parle des «7 mers». Thomas et Matthieu estiment que le jeu est bien mais qu’il y manque… des mers et des explorations.
En février 2022, l’auteur et Critical Hut signent un contrat. L’éditeur reçoit la liberté totale de revisiter le jeu tout en gardant le mécanisme. Sa mission: réduire le temps de jeu à moins d’une heure et ouvrir aux familles ce jeu jusqu’alors pour le moins punitif.

Débute ainsi un travail en co-construction. Dans un premier temps, les règles sont transformées et sont ajoutés le plateau d’actions et les mers (sous la forme de tuiles rondes), ainsi que les bonus des mers. Un gros travail est effectué sur l’ergonomie et un nouveau proto voit le jour en février 2022, notamment avec des tuiles hexagonales qui permettent différentes configurations. En avril, une analyse du type de motivation des joueurs est effectuée, suivie, en mai, d’une analyse thématique. Les éditeurs décident que chaque mer doit correspondre à une époque. Chacune fait d’ailleurs l’objet d’une étude détaillée. Enfin, Yvan Tesi, illustrateur toulonnais, est ajouté au projet en décembre 2022.

Une nouvelle version du proto est inaugurée au festival Wanna Play à Bruxelles, en juillet 2023, puis au Brussels Games Festival. Le jeu bénéficie d’une grande visibilité, ce qui encourage Thomas et Matthieu à participer à d’autres festivals: le Ludi’Bruche et le Festival des jeux de Cannes en 2024. Avec un grand succès: «Le dimanche matin, des gens ont couru pour pouvoir tester notre jeu», se souvient Thomas.

Dans le même temps, des créateurs de contenu sont contactés dans de nombreux pays, des États-Unis à Taïwan, en passant par l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne, la Roumanie, la Finlande, l’Angleterre, les Pays-Bas et la France. «Nous avons pris le risque de leur proposer de parler du jeu, mais sans leur offrir de rémunération. S’ils acceptaient, nous leur parlions de la contrepartie: les représenter dans le jeu sous les traits d’un capitaine», expose Thomas.

Reste à développer le jeu dans son ensemble car, comme l’a constaté une joueuse dans un festival, «c’est tout un univers qui a été développé!». Le jeu comprend en effet trois modes (découverte, avancé et solo) et de nombreux modules. Thomas explique: «La boîte de base représente 25 % de l’univers des 7 mers. Le reste se trouve dans les différents modules. En fonction du mode et de l’extension, la manière de jouer change, ce qui oblige à développer des stratégies différentes et permet un renouvellement.» Sont ainsi créées «Pirates et corsaires», «Nouveaux gouverneurs» et «Les aventures infinies», des extensions compatibles entre elles, avec du matériel qui pourrait être intégré dans une seule boîte. Doit encore être développé «Saison des brumes» qui verra apparaître un vaisseau fantôme, des brumes entre les mers et un mini-legacy. «Ce serait génial pour les fans et permettrait de clore notre univers, qui a véritablement un sens», conclut Thomas. Et pour donner corps à tout ce monde, il est aussi fait appel à Jonathan Aucomte, illustrateur bien connu.

Et cet univers suscite un bel enthousiasme! Le jeu trouve ses fans dont certains prennent l’initiative de le présenter dans divers festivals. Grisés par cette ferveur, Thomas et Matthieu lancent, le 22 mars dernier, une campagne de financement participatif qui a finalement été interrompue le 10 avril, faute du succès escompté. Chez Critical Hut, on comprend les raisons de ce couac. «En tant que débutants dans l’édition, nous avons commis des erreurs. Nous nous sommes notamment laissés emporter par notre enthousiasme et nous avons visé trop haut. Si nous nous en étions tenus à notre plan de base, ce ne serait pas arrivé. De plus, nous avons surtout visé les nouveaux backers, mais ils ne représentent traditionnellement que 5 à 10 % des participants à une campagne de financement», explique Thomas qui ajoute: «Et nous aurions dû écouter les signes. Le week-end du lancement, nous devions présenter le jeu à LudiNord, mais ils nous avaient oubliés. Ils nous ont donc fourni un emplacement en dernière minute, dans la salle des protos, au pied d’une scène très bruyante. Et pour couronner le tout, la veille, notre voiture nous a lâchés!». Quand ça ne veut pas….

Depuis lors, un sondage a été effectué, les boulons ont été resserrés, les erreurs corrigées et de nouveaux fans conquis. Croisé par hasard à Montpellier, Guillaume Chifoumi, le Monsieur Guillaume de Tric Trac, a exprimé son opinion: « Vous n’avez pas à avoir honte de votre jeu car vous en tenez un [vrai jeu] en main». Des illustrateur et illustratrices supplémentaires, Clément Masson, Emmanuelle Cotte et Mathilde Durand, ont été appelés et les fabricants se bousculent au portillon.

Au final, «Les 7 mers» représente une somme considérable de travail pour Critical Hut (plus de 600 parties du jeu de base, 500 jours de travail) et un important investissement financier. Une vingtaine de personnes a participé de près ou de loin au développement.

L’éditeur bruxellois se sent donc prêt pour la nouvelle campagne, qui débutera le 17 mai prochain, toujours sur Gamefound. «C’est la plateforme idéale pour nous, car européenne, sérieuse et multilingue», explique Thomas. «Cette nouvelle campagne sera plus équilibrée. Cette fois, nous sommes sûrs de notre coup.»

Il faudra sans doute attendre mars 2025 pour livrer les jeux aux backers. Une version retail, allégée et destinée aux familles, sera ensuite créée. Un distributeur s’est déjà montré intéressé pour les pays germanophones. Critical Hut va continuer à écumer les festivals. «Cette fois, nous aurons des boîtes à vendre!».

Et la suite? Le retour de Card Trip et l’édition d’un jeu original, mais avec moins de travail de développement. «Nous savons que nous tenons le bon bout. Nous essayons d’aller de l’avant. Nous avons envie de jeux qui se renouvellent, d’expériences qui durent dans le temps et d’exploration de zones encore inexploitées.» Et d’espérer que «Les 7 mers» constituera un premier succès qui permettra d’enclencher une dynamique positive pour Critical Hut.

Joseph La Marca

Monsieur Guillaume et "Les 7 mers"

Thomas Biache au
Festival des jeux de Cannes

 

   

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